À contre-courant pour développer des alternatives en enseignement supérieur

Clément Moliner-Roy

Avec le soutien d’Andrea González Andino, Claudia Gagnon, Maura Stephens et Sarah Moliner-Roy.

Développer des initiatives éducatives qui adhèrent à des façons d’être et de savoir qui divergent des approches conventionnelles peut donner le sentiment de nager dans la mer contre de multiples courants de résistance. La résistance peut venir des personnes apprenantes habituées aux pédagogies passives qui se voient comme des verres à remplir de savoirs, des bailleurs de fonds qui préfèrent la sécurité d’investir dans des institutions établies, ou d’une société qui ne valorise pas l’apprentissage pour des fins autres que l’obtention d’emplois. Nous pouvons également nous sentir coincés dans les récifs ne sachant pas comment éviter de reproduire des habitudes capitalistes et coloniales nuisibles. Il n’est donc pas surprenant que, parfois, nous nous sentions perdus en mer, nous demandant si cela vaut vraiment la peine de s’engager dans ce long et pénible voyage de transformation.

Ayant moi-même nagé à contre-courant — lorsque je soutenais le projet HELIO (qui a donné naissance à la Setouchi Global Academy) visant à lancer une nouvelle ère de l’enseignement supérieur au Japon, et quand je dirigeais Changemaker Residency, le projet pilote d’une nouvelle approche expérientielle d’enseignement supérieur au Canada, et à travers mon travail de conseiller aux initiatives à impact à l’Université de Sherbrooke — j’ai décidé d’entreprendre un voyage relationnel avec les membres de l’Ecoversities Alliance pour enquêter sur ces défis et les moyens de les surmonter.

Dans un premier temps, j’aborderai les défis plus techniques : trouver du financement, recruter des personnes participantes, gérer les inconforts de ces personnes et l’obsession pour les diplômes. Ensuite, je traiterai des défis plus complexes : décoloniser nos esprits, travailler avec de multiples cultures et langues, repenser notre relation au temps et incarner nos visions, avant de me pencher sur les compétences qui peuvent nous aider à nager contre les courants dominants. Pour chaque défi, je partagerai quelques approches (ou expériences) intéressantes pour surmonter ces obstacles. Veuillez noter que les conseils et stratégies que je partage ne sont pas des solutions universelles, mais se veulent plutôt sources d’inspiration qui pourraient vous aider à réfléchir à ce qui pourrait fonctionner dans votre propre contexte.

Financement

De nombreux dirigeants d’écoversité soulignent combien il est difficile de trouver du financement. Will Scott, cofondateur du Weaving Earth Center for Relational Studies en Californie, États-Unis, rapporte : « Le plus grand défi auquel nous sommes confrontés en ce moment est le financement. Nous voulons augmenter l’accès aux programmes que nous offrons. […] Nous sommes malheureusement toujours coincés dans le système capitaliste, et tant que cela ne changera pas, nous devons jouer — au moins à un certain niveau — selon ces règles. »

De plus, toute l’énergie consacrée à la collecte de fonds est de l’énergie qui ne peut être investie ailleurs, comme l’explique Traian Brumă, cofondateur de l’Universitatea Alternativă en Roumanie : « Notre principale faiblesse était le modèle financier, qui a toujours été instable et quelque peu en tension avec notre philosophie d’apprentissage. Obtenir de l’argent par des subventions ou des parrainages nous distrayait de ce dont notre communauté avait réellement besoin. […] Alors que notre philosophie d’apprentissage invitait et nécessitait que les gens soient des cocréateurs, plus les frais augmentaient, plus cela nous faisait glisser vers une relation consommateur/fournisseur de services. »

Culture de dons : Comme l’ont souligné Abhishek Thakore et Manish Jain dans le Ecoversities Start-up Kit, l’une des solutions aux pressions liées au financement est de s’éloigner des transactions capitalistes et de développer une culture de dons dans laquelle les gens sont invités à partager leurs talents, espaces et connaissances sans aucune transaction financière. La culture de dons nous invite à « réimaginer les relations économiques non plus sur la rareté, l’utilité et la transaction, mais sur la plénitude, le partage, la mutualisation, la réciprocité et la réalisation de l’interconnexion entre nous tous », comme l’ont écrit Udi Mandel et Gerardo López-Amaro dans un article intitulé « Alliance Ecoversities : Réflexions sur la ré-imagination de l’éducation et le soutien aux communautés d’apprentissage ». (Bien qu’ils reconnaissent qu’il y ait une limite à ce qui peut être fait grâce à la culture du don.)

Payez ce que vous pouvez : Pour promouvoir l’inclusion et l’accès équitable, certaines écoversités invitent les gens à payer ce qu’ils peuvent se permettre. Josefina Guzmán Días, cofondatrice du Centro de Investigación y Estudios Transmodernos (CIET) au Mexique, qui a adopté ce modèle, note que dans la dernière cohorte de doctorants de CIET, seulement 20 des 85 ont contribué aux frais du programme, mais cela a suffi à couvrir les besoins de base de l’équipe, d’autant plus qu’ils s’appuient également sur la culture de dons, avec des personnes intervenantes donnant des ateliers à moindre coût. Certains centres d’apprentissage proposent leurs cours gratuitement au départ, mais demandent aux personnes participantes de payer ce qu’elles peuvent après : apprenez maintenant, payez plus tard.

Tarification flexible : Un autre modèle financier couramment utilisé par les écoversités est le modèle de prix variable, dans lequel les gens ont le choix de payer différents montants. Souvent, les personnes organisatrices expliquent explicitement le coût réel de l’organisation du programme pour aider les gens à évaluer leur contribution et proposent des suggestions de contribution. Par exemple, le cours Facing Human Wrongs, dirigé par le collectif Gesturing Towards Decolonial Futures, donne aux personnes apprenantes la possibilité de choisir une réduction (pour ceux et celles qui ont des moyens limités), un tarif de base (pour ceux et celles qui peuvent se permettre le coût réel) ou un tarif d’entraide (pour aider d’autres personnes dans le besoin à participer).

Satisfaction garantie : Ceux et celles qui dirigent des programmes d’éducation alternative savent que les personnes apprenantes hésitent souvent à payer pour des expériences d’apprentissage qui ne leur offrent pas une voie claire vers un diplôme, un emploi ou une carrière. Pour surmonter cette résistance, Zaid Hassan, cofondateur de Complexity University basée en Inde, explique qu’ils disent aux gens : « Si [nos programmes ne sont] pas utiles, vous pouvez récupérer votre argent et nous ne poserons pas de questions. » Dans ces expériences, environ 1 personne participante sur 3000 n’est pas satisfaite et demande un remboursement.

Recrutement

Il peut être difficile de recruter des personnes participantes pour des expériences d’apprentissage hors des sentiers battus. Suhkmani Kohli, cofondatrice de l’écoversité Purple Mangoes, qui utilise le clown pour aider les gens à accéder à leur moi le plus authentique, déclare : « La première étape pour inviter les gens à faire partie de ce que nous faisons est le plus grand défi. »

Après tout, les personnes participantes potentielles sont souvent réticentes à s’inscrire à des formations atypiques ou qui ne promettent pas de licences ni d’employabilité. De plus, comme le note Scott, les familles des personnes participantes les encouragent souvent à s’inscrire à des programmes plus conventionnels. Elles sont aussi moins susceptibles de soutenir financièrement celles qui désirent s’inscrire à des programmes d’éducation alternative. Ainsi, comme l’écrivent Thakore et Jain, « formuler un récit puissant pour attirer les personnes apprenantes et les ressources » est crucial pour les nouvelles alternatives en enseignement supérieur.

Small is beautiful (La beauté du petit) : Une stratégie qui peut aider à relever les défis de recrutement consiste à garder intentionnellement les programmes petits. Le programme de Earth Jurisprudence de la Fondation Gaia vise à approfondir la relation des personnes apprenantes avec la nature et leur héritage autochtone, en travaillant avec de petites cohortes de 8 à 10 personnes. Liz Hosken, cofondatrice de Gaia, explique que cela permet une transformation personnelle plus profonde, difficile à atteindre avec des cohortes plus larges. Cependant, un inconvénient est que les bailleurs de fonds peuvent être réticents à donner des sommes importantes qui ne bénéficieront qu’à un petit nombre de personnes.

L’inconfort des personnes apprenantes

Les personnes apprenantes peuvent également être réticentes à essayer quelque chose d’aussi inhabituel. Les étudiants universitaires habitués de recevoir des cours magistraux et de passer des quizz et des tests avec des réponses claires peuvent trouver l’apprentissage expérientiel dialectique, dans lequel ils doivent formuler leurs propres questions, très difficile. Agnotti Cowie, directrice du programme Art & Social Change chez InterPlay, explique que leur travail, qui invite les gens à se connecter à leurs sensations corporelles et à bouger et danser devant les autres, sort vraiment les gens de leur zone de confort.

Incrémentalité : Un truc que l’équipe de Cowie utilise pour mettre les gens à l’aise est de commencer par des activités très simples et de donner progressivement de nouvelles consignes qui amèneront les personnes participantes à prendre de plus grands risques. « Plus la résistance d’un groupe ou d’une personne est grande, plus il faut être progressif et commencer par quelque chose de facile » explique-t-elle. Par exemple, elle dit que lorsqu’on travaille avec « des personnes professeures qui aiment parler, on commence par des activités conversationnelles et on introduit ensuite un peu de mouvement. » Ce concept d’incrémentalité, dit-elle, demande « de décomposer ses grandes idées ou ses grandes expériences en plus petits morceaux pour qu’elles soient plus accessibles » et peut être transposé dans plusieurs contextes pour travailler avec des personnes apprenantes réticentes.

Lâcher prise : Cowie admet également que parfois, leur travail ne convient tout simplement pas à certaines personnes apprenantes. Mais elle dit : « C’est correct. C’est là où ils en sont, et cela ne doit pas convenir à tout le monde. » Scott la rejoint en expliquant que certains de ses programmes ne sont pas adaptés pour certaines personnes. Pourtant, il note que souvent celles et ceux qui sont les plus résistants au début sont ceux qui grandissent le plus pendant leur programme. Il y a effectivement un équilibre subtil à trouver entre encourager les personnes participantes à « persévérer » et les laisser partir.

L’obsession des diplômes

Les personnes apprenantes sont parfois plus obsédées par l’idée d’« obtenir un diplôme » que par l’idée d’apprendre. Comme le dit Munir Fasheh, un aîné du réseau Ecoversities Alliance, pour certains étudiants « la seule raison pour laquelle ils vont [dans des programmes], c’est pour obtenir un certificat… parce que c’est la seule chose à laquelle ils attachent de la valeur aujourd’hui. » À ce sujet, Brumă Tristan, qui fait un retour sur sa visite à Swaraj University, rapporte que « non seulement [Swaraj ne] délivre pas de diplômes, mais elle provoque joyeusement cette idée avec une campagne nationale intitulée ‘se guérir de la ‘maladie du diplôme’’. »

Il existe de nombreuses raisons de remettre en question la distribution de diplômes. Les diplômes tendent à nourrir une motivation à apprendre extrinsèque plutôt qu’intrinsèque. Ils sont souvent liés à des processus de notation qui, insidieusement, favorisent la compétition plutôt que la collaboration. Pour offrir des diplômes reconnus à l’échelle internationale, il y a un risque de tomber dans le piège de l’homogénéisation, une conséquence involontaire des processus d’accréditation standardisés.

Une solution est de ne pas offrir de diplômes, comme Swaraj, mais cela rend parfois plus difficile d’attirer des ressources telles que le soutien financier des gouvernements et de recruter des personnes participantes, surtout pour des programmes de longue durée.

Obtenir une accréditation : Josefina Guzmán Días explique comment son équipe du Centro de Investigaciones y Estudios Transmodernos ne voulait vraiment pas remettre des diplômes officiels, mais leurs personnes apprenantes leur demandaient constamment de le faire. De nombreuses années après leur création, l’équipe a finalement suivi la voie de l’accréditation dans l’espoir de mieux desservir leur communauté de personnes apprenantes. Leur équipe a été surprise que le gouvernement mexicain a accepté leur proposition pour un programme trans-paradigmatique pour les professionnels de la santé sans demander de changements majeurs, et leurs programmes seront bientôt accrédités.

Alternatives aux diplômes : Au-delà de donner des diplômes, il existe de nombreuses façons créatives de reconnaître les réalisations des personnes apprenantes à la fin de leurs programmes. À la fin du programme Arts and Social Change chez InterPlay, Cowie explique qu’il y a une grande cérémonie de « graduation » ludique, au cours de laquelle les réalisations des personnes participantes sont célébrées par des chansons, des rituels et des performances. Pendant l’événement, les personnes animatrices font à chaque personne participante un discours joyeux, moitié-charabia, moitié-anglais, sur les leçons qu’ils sont invités à emporter avec eux. C’est juste un exemple parmi de nombreuses autres pratiques qui honorent le développement des personnes apprenantes dans un esprit de communauté.

Décoloniser nos esprits

Un autre défi auquel de nombreuses écoversités sont confrontées concerne la décolonisation des esprits. Mandel et López-Amaro expliquent la décolonisation comme « une invitation à aborder, explorer et désapprendre les dimensions de l’oppression, du pouvoir et du privilège qui font partie de nos vies, relations, outils, structures, histoires et croyances. » Cette invitation est difficile, car elle implique souvent de reconnaître sa propre complicité dans des actes de violence sociale et environnementale — comme reconnaître que les batteries de nos téléphones, caméras et voitures peuvent être liées à la déforestation et à l’expropriation des terres par les industries extractives. Cette invitation pousse les personnes apprenantes à désapprendre, déconstruire, se désinvestir des croyances et des habitudes souvent profondément ancrées dans leur identité.

Cette notion de désapprentissage est centrale dans certaines écoversités, comme l’Université Swaraj, écrit Brumă : « Désapprendre à survaloriser les connaissances institutionnalisées, à être contrôlé par vos peurs autour de l’argent, à consommer plus que nécessaire, à manger de la malbouffe, à produire des déchets, à sous-estimer les petites choses… devient un moyen essentiel pour aider les jeunes à libérer leur imagination, créer leur propre place dans le monde et donner naissance à un monde plus juste, durable et beau. » Pourtant, ce travail de désapprentissage est extrêmement complexe et souvent accueilli avec beaucoup de résistance. De plus, il n’est pas seulement difficile pour les personnes participantes, mais peut aussi être l’une des plus grandes luttes pour les équipes organisatrices.

Travailler avec les capacités affectives : Le collectif Gesturing Towards Decolonial Futures partage que l’un de leurs plus grands défis est de « se désinvestir de leurs propres investissements dans la modernité et de reconnaître leur complicité [dans la dégradation sociale et environnementale] ». Le collectif souligne l’importance de développer ses capacités affectives pour réorienter ses désirs loin des dépendances qu’il associe à la modernité-colonialité. Pour ce faire, le collectif propose un éventail de cartographies sociales et d’expériences pédagogiques qui soutiennent « des manières d’être dans le monde [et] d’interrompre les modèles nuisibles d’existence. » Par exemple, l’un des cadres du collectif, appelé SMDR (sobriété, maturité, discernement et responsabilité), invite les personnes apprenantes à chercher un équilibre entre l’espoir désespéré et le désespoir téméraire.

Méditation et attention : Dans sa réflexion sur l’apprentissage dans différents contextes monastiques, The pedagogy of the temple, Dan Rudolph, un membre de l’Alliance Ecoversities, fait également référence au pouvoir de la méditation dans la quête de décolonisation. Grâce à différentes pratiques de méditation, il dit : « J’ai pu reconnaître de nombreuses choses qui me retenaient et me poussaient à perpétuer des actions nuisibles. Au lieu de les ignorer ou de me déprécier, j’ai pu simplement m’asseoir avec elles et réaliser la douleur qu’elles causaient à moi-même et aux autres êtres vivants. [Cela] m’a aidé à réduire mes comportements nuisibles et à adopter des comportements plus régénérateurs. » Ces pratiques de méditation l’ont également aidé à se recentrer sur ce qui est essentiel pour son bien-être et à adopter une vie plus simple, avec moins de désirs matériels.

Faire dialoguer multiples cultures

Dans leur travail pour contrer la « monoculture de l’esprit », les alternatives éducatives radicales cherchent souvent à créer des ponts entre différentes façons de savoir et d’être. Pourtant, créer des espaces de dialogue interculturel n’est pas facile, comme le note Alessandra Pomarico, cofondatrice de l’Ecoversities Alliance : « Organiser des espaces de cohabitation intense comporte des risques. La douleur et les traumatismes peuvent resurgir, ainsi que les frustrations, la détresse, les questions d’ego, les différences de rythmes, les énergies déséquilibrées, l’attachement illusoire aux politiques identitaires, la pression extérieure ou [d’autres] conditions. » Pomarico rappelle que les bonnes intentions ne suffisent pas à créer des ponts entre différentes visions du monde ; il faut un engagement mutuel véritable à surmonter des défis ensemble. Elle souligne que d’organiser des espaces d’apprentissage qui invitent de multiples cultures à dialoguer est un défi : « Faciliter signifie littéralement rendre les choses plus faciles, mais lorsque l’on partage un espace avec des personnes de systèmes de connaissances différents ou de privilèges différents, rendre les choses faciles est plutôt un défi. »

Respecter les pratiques autochtones : Russell Sparks, éducateur de savoir-faire ancestral, souligne qu’en travaillant avec diverses cultures, en particulier les cosmologies autochtones, il y a une ligne fine « entre l’appropriation culturelle et les échanges interculturels sains. » Lors du développement d’alternatives éducatives, il peut être très difficile d’intégrer ces ensembles de connaissances sans les instrumentaliser ou les romancer. Sparks explique que pour intégrer les savoirs autochtones dans des programmes éducatifs, il est important de « respecter les souhaits des peuples autochtones locaux, de demander la permission de récolter et d’utiliser leurs savoirs, de partager les origines et les histoires associées aux savoirs-ancestraux […]. Désapprendre les habitudes et les cadres de la colonisation est en soi une expression d’un système écologique sain, car cela aide à transformer les relations extractives en relations réciproques, puis éventuellement en relations régénératrices. »

Vidéoconférences : Les rassemblements en ligne offrent une opportunité intéressante pour inviter à dialoguer différentes cultures, ensembles de connaissances et façons d’être, mais comme le soulignent Mandel et López-Amaro, ces espaces en ligne présentent des défis tels que trouver une langue commune, des moments pour se réunir compatibles avec divers fuseaux horaires et intégrer les personnes qui ont un accès limité à l’Internet.

Traduction interculturelle : Pour les personnes qui tentent de faire dialoguer différentes cultures, le concept de « traduction interculturelle » promu par le sociologue portugais Boaventura de Sousa Santos peut être utile. Mandel et López-Amaro décrivent celui-ci comme la création d’espaces « où différentes façons de savoir et d’être dans le monde se rencontrent […] sans faire taire ou atténuer la spécificité d’aucunes [façons de savoir ou d’être]. » Cela nécessite de la part des personnes participantes au dialogue une profonde humilité vis-à-vis de leur propre savoir, le reconnaissant comme incomplet et acceptant qu’il puisse s’élargir uniquement en s’ouvrant à la sagesse des autres. De plus, cela demande un engagement et une volonté des personnes apprenantes à prendre soin des uns et des autres dans des processus qui valorisent différentes formes de savoir et de visions du monde.

Émergence : Un levier pour générer des dialogues interculturels est d’ouvrir des espaces pour l’émergence — comme le décrivent Mandel et López-Amaro, une « invitation à l’inconnu, permettant à des façons diverses d’être, de savoir, de faire et de se relier d’émerger. Une sensibilité où le tout est plus grand (et bien plus intéressant) que la somme de ses parties. » Lorsqu’une personne ou un petit groupe planifie une expérience d’apprentissage, il est bien sûr coloré par ses propres façons de savoir et d’être. Ainsi, pour réussir des dialogues interculturels, il est important que toutes les parties co-créent l’agenda, même si c’est un long processus désordonné, car c’est ce qui permettra l’émergence d’activités qui construisent véritablement des ponts entre différentes visions du monde.

Rituels et cérémonies : Pomarico voit les rituels et les cérémonies comme un excellent moyen d’engager les gens à travailler ensemble et d’unir de multiples cultures. Comme elle le décrit, une cérémonie « offre un moment puissant où les gens s’unissent avec leurs désirs, appréhensions, questions, positions, langues, parcours et chemins de vie différents, rejoignant un cercle qui n’a jamais existé et qui ne sera jamais le même. »

Échanges interculturels : Faire dialoguer différentes cultures ne se fait pas du jour au lendemain, mais nécessite une immersion profonde. Traian Brumǎ recommande fortement à ceux et celles qui travaillent à réimaginer l’éducation de prendre le temps de visiter d’autres initiatives avec des visions du monde et des approches radicalement différentes. On peut participer à des rassemblements régionaux ou mondiaux ou aux conférences en ligne Reimagine Education Conference, auxquelles participent de nombreux membres du réseau Ecoversities Alliance. À travers l’Alliance, il est aussi possible de postuler pour un financement pour une résidence d’apprentissage croisé dans une autre écoversité pour une période prolongée ou simplement d’écrire aux membres d’autres programmes pour organiser des conversations informelles peut être enrichissant et révélateur.

Les barrières linguistiques

Les langues étant indissociables des cultures, de nombreuses écoversités rencontrent le dilemme d’avoir à utiliser principalement des langues coloniales. Mandel et López-Amaro soulignent la frustration de « dépendre des langues coloniales européennes, principalement l’anglais comme lingua franca des rassemblements, avec souvent des traductions en espagnol et en portugais » alors qu’ils souhaiteraient également valoriser et utiliser diverses langues locales/autochtones.

Hosken souligne également l’importance de créer « un langage qui ne maltraite pas la nature », comme le font de nombreuses langues (coloniales). « Les gens doivent ressentir l’horreur d’appeler la nature, notre Mère Terre, une ‘ressource naturelle’. Nommer les êtres de la grande communauté terrestre des ‘ressources pour l’exploitation humaine’ [perpétue] une pensée industrielle. » De même, Jay Naidoo, du Earth Rise Collective, nous rappelle que dans de nombreuses cultures autochtones, « il n’y a pas de concept d’‘environnement’ parce qu’ils ne voient pas de différence entre eux et l’arbre ou la rivière ; ils se voient comme faisant partie de la nature plutôt que comme des êtres à part de la nature. »

Les rencontres entre ces différentes langues — et les modes d’être et de savoir qu’elles transmettent — peuvent contribuer à changer notre vision du monde et la manière dont nous interagissons avec notre environnement ; ainsi, de nombreuses écoversités ont mis au point des stratégies pour œuvrer avec plusieurs langues.

Traducteurs : Avoir des traducteurs et des interprètes peut permettre des dialogues interculturels qui ne pourraient pas exister autrement. Comme le soulignent Mandel et López-Amaro, surtout dans les environnements virtuels, il existe désormais « une infrastructure technologique pour faciliter la traduction orale simultanée. » Cependant, ces outils doivent être utilisés avec beaucoup de patience et de soin de la part des personnes participantes, afin de ne pas perdre les nuances culturelles en cours de route.

Aller au-delà des mots : Mandel et López-Amaro soulignent également l’importance d’honorer et de valoriser « les multiples choses qui échappent aux mots ou qui ne peuvent être racontées, tant dans les cérémonies, les visions, les danses, les pratiques somatiques, les promenades dans la nature ou la création d’œuvres d’art ensemble », car elles nous permettent d’apprendre de différentes façons d’être.

Revitalisation linguistique : Certaines écoversités, rapportent Mandel et López-Amaro, « s’engagent dans une remise en question radicale de l’ordre colonial et raciste qui a conduit à l’extinction de milliers de langues et à l’attaque contre les personnes qui ont résisté et continuent de raconter et de nommer le monde. » Par exemple, EA Ecoversity, qui offre une éducation supérieure et une exploration de carrière basée sur la culture pour les Hawaïens natifs, propose des programmes pour revitaliser les langues autochtones en voie d’extinction.

Définir de nouveaux mondes : Certaines écoversités croient que « les mots façonnent le monde », c’est-à-dire que les mots que nous utilisons affectent notre manière de voir le monde et, par conséquent, la façon dont nous l’habitons. Comme le dit Pomarico : « Les mots élargissent notre imagination, ils constituent nos relations, ouvrent des espaces d’habitation et nous connectent à l’inintelligible. » Considérant le langage comme itératif et évolutif, ces écoversités n’hésitent pas à créer de nouveaux termes qui sont les graines d’une nouvelle manière de voir et d’être dans le monde. Par exemple, à Swaraj, au lieu d’utiliser l’expression learners [personnes apprenantes] souvent associée à l’idée « d’apprendre de la personne enseignante », la communauté utilise le terme « khoji », qui fait allusion à quelqu’un qui cherche ou enquête.

L’urgence et la rareté du temps

De nombreux membres de l’Alliance Ecoversities ressentent un sentiment d’urgence à répondre aux changements climatiques et aux inégalités croissantes qui menacent la vie sur Terre. Comme le dit Hosken : « Nous voulons aller vite, nous voulons faire des choses. Vous savez que c’est urgent ; nous devrions en faire plus ; nous devrions monter en puissance ! [Mais] la vie se déroule selon les dynamiques de la vie ; un arbre grandit au rythme qu’il faut pour qu’un arbre pousse. »

Les membres du collectif Gesturing Towards Decolonial Futures notent également qu’il y a un danger à aller vite et à aspirer à des solutions rapides, car cela entraîne souvent des conséquences inattendues. Il y a de la sagesse dans la phrase attribuée à Báyò Akómoláfé, un érudit impliqué dans l’Alliance : « Les temps sont urgents ; il faut ralentir. » Cela se reflète aussi dans le principe autochtone des Sept Générations, qui nous rappelle que les méfaits coloniaux et environnementaux datent de sept générations et que nous devons nous attendre à ce qu’il faille autant de générations pour les réparer. En ce sens, de nombreuses écoversités proposent des activités pour aider à reconnaître et à se reconnecter aux générations passées, ainsi qu’à inviter les personnes apprenantes à ralentir.

Démocratie profonde : Le Blue Ribbon Movement, une organisation dirigée par des jeunes qui organisent des projets communautaires afin de développer le leadership des jeunes, a adopté un modèle de gouvernance inspiré des communautés autochtones en Inde, dans lequel presque chaque décision concernant le mouvement est prise par consensus. Ce mode de gouvernance, soulignent les membres du mouvement Kejal Savla, Arnaz Khan et Abhishek Thakore dans Re-imagining Power : Our Journey with Sarva-Anumati, nécessite « un investissement de temps et d’énergie pour déterminer ce qui fonctionne pour tous [ainsi que] de la patience pour abandonner l’urgence du ‘faire’ et de la réponse immédiate. » La patience est également essentielle dans la transformation des conflits, la capacité à soutenir la complexité et l’intégration de points de vue divers. Les leaders de Blue Ribbon ont adopté de nombreuses stratégies pour faciliter les processus, notamment une période probatoire pour les nouveaux membres et la capacité de déléguer une décision par consensus à un plus petit groupe lorsqu’il y a la nécessité de prendre une décision rapidement.

Incarner notre vision

Créer des expériences d’apprentissage qui remettent en question les approches et les narratifs dominants n’est pas facile. Souvent, il est plus facile d’avoir une vision de changement que d’incarner notre vision. Pourtant, nous devons aller au-delà de la vision, comme l’écrit Sharon Stein du collectif Gesturing Towards Decolonial Futures dans Beyond Higher Education as We Know It, un article publié dans le journal Studies in Philosophy and Education : « Le travail intellectuel peut nous permettre d’atteindre les limites de ce qu’il est possible d’imaginer au sein de nos cadres épistémologiques et ontologiques dominants et d’articuler leurs limites internes et leurs effets nuisibles, mais il ne peut en lui-même nous emmener ailleurs. »

Prayerful action (Action intentionnelle) : Dans l’esprit de l’incarnation, Scott affirme que les actions intentionnelles sont un pilier des programmes de Weaving Earth Center for Relational Studies. Sans association religieuse, l’action intentionnelle consiste simplement à entreprendre de petites actions alignées sur le changement plus vaste auquel un individu aspire. Cela peut être aussi simple que de défier ses proches sur certaines croyances pendant un repas ou de participer à l’organisation communautaire ou au lobbying politique. En tant que pilier du curriculum de Weaving Earth, « l’action intentionnelle affirme que les changements que nous recherchons nécessitent notre participation par un travail quotidien soutenu — qui inclut le repos et le jeu ! »

Compétences

Au cours de ma recherche, j’ai identifié un ensemble de compétences qui me semblait très important pour les équipes développant des programmes éducatifs qui vont à contre-courant. Ces compétences pourraient aider ceux et celles qui développent des alternatives d’enseignement supérieur à persévérer pour surmonter leurs défis, à rester alignés avec besoins de leurs personnes apprenantes et de Gaïa, à incarner le changement qu’ils espèrent voir dans le monde et à soutenir leur travail, surtout, lorsque les eaux deviennent agitées.

  • Curiosité collective: collaborer pour partager et créer ensemble des interrogations qui soutiendront l’apprentissage au bénéfice du bien commun.
  • Humilité: être prêt à remettre en question ses propres vérités et savoirs, en étant ouvert aux autres visions du monde.
  • Sensibilité : s’accorder à tous nos sens pour se relier à ce qui est présent en nous-mêmes et dans notre environnement.
  • Autocritique: réfléchir à notre compréhension de la vie, l’écart entre nos idéaux et nos actions, reconnaître nos complicités dans les méfaits socio-environnementaux et se poser de grandes questions.
  • Pensée critique sociale: être prêt à tout questionner pour le bien commun, même ce que nous avons toujours tenu pour acquis.
  • Facilitation: avoir le courage de rassembler des personnes avec des visions du monde différentes dans des dialogues pour le bien des humains et des non-humains.
  • Travail relationnel: se relier au grand métabolisme auquel nous appartenons avec une posture d’interdépendance collective, en reconnaissant que nos vies dépendent d’autrui.
  • Soin de soi: chercher un équilibre dynamique entre les engagements qui utilisent la tête, le cœur, les mains, l’âme et l’esprit.

Ces compétences sont probablement déjà présentes, à différents degrés, en chacun de nous. J’espère que les lire ici vous aidera à prendre conscience de celles qui sont présentes et vibrantes en vous ces jours-ci, et de celles qui pourraient mériter plus d’attention et de soin. Au-dessus de ces compétences se trouve le Growth Mindset (pensée de croissance), un concept popularisé par Carol Dweck : la conviction que l’on peut toujours s’améliorer avec de l’effort et du temps. Comme le disent Mandel et López-Amaro à propos des rassemblements organisés par l’Alliance : « À chaque rassemblement, nous apprenons à mieux soutenir le cadre de cette cuisine commune afin d’améliorer notre recette pour le prochain rassemblement—lorsque nous devrons à nouveau préparer la soupe. »

Conclusion

Nager à contre-courant pour réimaginer l’éducation est épuisant, mais tellement crucial à une époque où le courant dominant menace les conditions de vie sur Terre. Comme le disent Thakore et Jain, notre « système éducatif nous a conduits [au] bord d’une crise humaine et écologique massive. […] Nos façons dominantes de savoir et de comprendre le monde nous échouent! »

J’espère que cet article vous a offert de l’inspiration pour soutenir vos initiatives d’enseignement qui adhèrent à des façons d’être et de savoir qui divergent des courants dominants. Au-delà, j’espère simplement que votre lecture vous aura incité à réfléchir à vos propres défis et opportunités. Vous et votre équipe êtes les mieux placés pour discuter des stratégies qui fonctionneront dans votre contexte, en faisant face à vos défis uniques.

J’espère que vous trouverez de la joie et de la légèreté à pagayer — même si parfois c’est contre le courant — pour surmonter vos défis un par un, en vous rappelant que le processus est bien plus important que les résultats. N’hésitez pas à demander des conseils dans le réseau Ecoversities Alliance.

N’hésitez pas à m’écrire si vous avez d’autres défis ou stratégies que vous souhaitez partager. Si le temps le permet, je serai heureux d’échanger et de coréfléchir avec vous sur ces sujets : clement.moliner-roy@usherbrooke.ca.

Méthodologie : Cet article résulte d’un projet de recherche en trois parties au cours duquel j’ai interviewé 10 fondateurs/directeurs d’écoversités et analysé les 28 articles publiés dans le magazine Ecoversities Alliance avant août 2023 dans les sections intitulées « Inspiration pour démarrer une écoversité » et « Expériences d’écoversités », rédigés par des personnes apprenantes, enseignantes ou fondatrices de différentes écoversités. Une partie du projet de recherche consistait à enquêter sur les façons d’être et de savoir au sein d’écoversités qui diffèrent de l’enseignement supérieur traditionnel. Une autre partie consistait à explorer comment les écoversités tentent de promouvoir la justice cognitive (le droit à différentes épistémologies et ontologies de coexister). La troisième partie, dont il est question dans cet article, portait sur les défis que ces écoversités rencontrent et les leviers/stratégies utilisées pour surmonter ces défis.

Remerciements

Je tiens à remercier toutes les personnes et tous les éléments qui ont rendu cet article possible : tous les membres de l’Alliance qui ont contribué à la réflexion, Maura Stephens qui a offert beaucoup de rétroaction, Sarah Moliner-Roy d’avoir révisé la version française, ma directrice de recherche Claudia Gagnon, et toutes les ressources matérielles et immatérielles qui rendent possible l’écriture et la lecture de ce texte.

Images générées avec Google FX.

À propos de l’auteur :

Se déclarant citoyen du monde, Clément envisage un monde sans frontières. Il défend fermement la croyance de Nelson Mandela selon laquelle l’éducation est la force la plus puissante pour transformer le monde. Cette conviction a alimenté son engagement dans de nombreuses initiatives éducatives : soutenir une école maternelle en plein air, contribuer à une nouvelle ère de l’enseignement supérieur au Japon (HELIO) et lancer le projet pilote d’une nouvelle approche expérientielle de l’enseignement supérieur (Changemaker Residency). À travers l’enseignement et la recherche, Clément travaille également avec des universités existantes pour amplifier leur impact social et environnemental. Ultimement, il souhaite élargir notre vision de l’éducation pour inclure de multiples façons de savoir et d’être afin de faire avancer la justice sociale, environnementale et cognitive.

Citoyen du monde autoproclamé, Clément imagine un monde sans frontières. Il adhère pleinement à la conviction de Nelson Mandela selon laquelle l’éducation est la force la plus puissante pour transformer le monde. Cette conviction l’a poussé à s’impliquer dans de multiples initiatives éducatives : soutien à une école maternelle en pleine nature, contribution à une nouvelle ère de l’enseignement supérieur japonais (HELIO) et lancement du projet pilote d’une nouvelle approche expérientielle de l’enseignement supérieur (Changemaker Residency). Par l’enseignement et la recherche, Clément collabore également avec les universités existantes afin d’amplifier leur impact social et environnemental. Son engagement indéfectible est d’élargir notre vision de l’éducation afin d’englober de multiples façons de connaître et d’être, avec pour objectif primordial de promouvoir la justice sociale, environnementale et cognitive.
 
Du même auteur :
 

Expanding Education’s Capacities to Face the World’s Complexities 

Towards Oneness: Educating for a Paradigm Shift 

Education for the head, heart, body, soul and spirit 

Finding hope in reimagining education 
 

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